Mawlid an-Nabawî : pourquoi le 12 Rabîʿ al-Awwal n’est pas une fête en islam
À l’approche du mois de Rabîʿ al-Awwal, de nombreux musulmans expriment leur attachement au Prophète Muḥammad ﷺ à travers des réunions, des repas, des récitations et des cérémonies organisées pour commémorer sa naissance. L’amour du Messager d’Allah ﷺ est pourtant trop important pour être mesuré par l’émotion seule : il doit être guidé par la Révélation.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut aimer et honorer le Prophète ﷺ. Cet amour est une obligation. La véritable question est la suivante : Allah et Son Messager ont-ils institué une célébration annuelle de sa naissance ? Les preuves montrent qu’ils ne l’ont pas instituée et qu’il n’est donc pas permis d’en faire une célébration religieuse.
Aimer le Prophète ﷺ, c’est d’abord le suivre
Allah تعالى dit :
﴾ قُلْ إِنْ كُنْتُمْ تُحِبُّونَ اللَّهَ فَاتَّبِعُونِي يُحْبِبْكُمُ اللَّهُ وَيَغْفِرْ لَكُمْ ذُنُوبَكُمْ ۗ وَاللَّهُ غَفُورٌ رَحِيمٌ ﴿
« Dis : “Si vous aimez vraiment Allah, suivez-moi ; Allah vous aimera alors et vous pardonnera vos péchés. Et Allah est Pardonneur et Miséricordieux.” » (Âl ʿImrân, 3:31)
Allah a fait du suivi du Messager ﷺ la preuve de la sincérité de l’amour. L’aimer ne consiste donc pas à inventer une manière de l’honorer, mais à apprendre sa voie, obéir à ses ordres, délaisser ses interdictions et adorer Allah conformément à son enseignement.
Les Compagnons رضي الله عنهم furent les personnes qui l’aimèrent le plus profondément. Ils sacrifièrent leurs biens et leurs vies pour lui, apprirent ses paroles, imitèrent ses actes et transmirent sa Sunna. Pourtant, aucun récit authentique ne rapporte qu’ils aient consacré une journée annuelle à la célébration de sa naissance.
Une religion achevée n’a pas besoin d’une nouvelle célébration
Allah تعالى dit :
﴾ الْيَوْمَ أَكْمَلْتُ لَكُمْ دِينَكُمْ وَأَتْمَمْتُ عَلَيْكُمْ نِعْمَتِي وَرَضِيتُ لَكُمُ الْإِسْلَامَ دِينًا ﴿
« Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, accompli sur vous Mon bienfait et agréé pour vous l’islam comme religion. » (Al-Mâ’idah, 5:3)
La religion fut parachevée avant la mort du Prophète ﷺ. Les moyens de se rapprocher d’Allah, les fêtes religieuses et les actes particuliers associés à des dates déterminées ne sont pas laissés à l’imagination des hommes.
Lire le Coran, étudier la Sîrah, offrir un repas ou prononcer des prières sur le Prophète ﷺ sont, à l’origine, de bonnes œuvres. Mais les réunir à une date déterminée, les répéter chaque année et considérer cette occasion comme une manifestation religieuse particulière lui donne une forme nouvelle qui nécessite elle-même une preuve.
Une bonne intention ne transforme pas une pratique non instituée en Sunna.
Comment le Prophète ﷺ évoquait-il le jour de sa naissance ?
Abû Qatâdah Al-Anṣârî رضي الله عنه rapporte :
« أَنَّ رَسُولَ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم سُئِلَ عَنْ صَوْمِ الاِثْنَيْنِ فَقَالَ: فِيهِ وُلِدْتُ وَفِيهِ أُنْزِلَ عَلَيَّ »
« Le Messager d’Allah ﷺ fut interrogé au sujet du jeûne du lundi. Il répondit : “C’est en ce jour que je suis né et c’est en ce jour que la Révélation m’a été descendue.” » (Ṣaḥîḥ Muslim, n° 1162e)
Ce hadith établit clairement l’acte pratiqué et enseigné : le jeûne du lundi. Le Prophète ﷺ n’a pas ordonné de réserver le 12 Rabîʿ al-Awwal à une cérémonie, un repas ou des récitations particulières. Il a rattaché sa naissance à une adoration déjà légiférée, renouvelée chaque semaine.
Celui qui souhaite remercier Allah pour l’envoi du Prophète ﷺ possède ainsi une voie authentique : suivre sa Sunna et jeûner le lundi lorsqu’il en a la capacité. Remplacer cette indication précise par une fête annuelle revient à délaisser la forme transmise au profit d’une forme apparue plus tard.
Une célébration inconnue des premières générations
Ni le Prophète ﷺ, ni ses Compagnons, ni les tâbiʿîn, ni les imams des premières générations n’ont institué le Mawlid comme rendez-vous religieux annuel. Or les raisons qui auraient pu conduire à le célébrer existaient déjà : ils connaissaient sa naissance, l’aimaient davantage que nous et étaient les plus empressés à accomplir le bien.
Si cette célébration avait constitué une adoration recommandée ou une expression privilégiée de l’amour prophétique, ils nous auraient précédés dans sa pratique. Leur absence d’action, alors que la cause existait et qu’aucun obstacle ne les en empêchait, constitue un élément déterminant.
Les premières attestations officielles connues du Mawlid n’apparaissent qu’à la fin du IVᵉ siècle de l’Hégire, plus de trois siècles après le Prophète ﷺ et après les trois premières générations de l’islam. Elles sont rapportées en Égypte, sous la dynastie fatimide. La célébration se développa ensuite sous une forme particulièrement imposante à Irbil, dans l’actuel Irak, au début du VIIᵉ siècle, sous le règne du roi Al-Muẓaffar. Cette chronologie confirme que le Mawlid n’est pas une pratique transmise des Compagnons, des tâbiʿîn ou des premières générations, mais une célébration apparue plusieurs siècles après eux.
La fixation au 12 Rabîʿ al-Awwal n’est pas davantage établie avec certitude. Le hadith authentique prouve seulement que le Prophète ﷺ naquit un lundi. Ibn Kathîr rapporte plusieurs dates : le 2, le 8, le 10 et le 12 Rabîʿ al-Awwal, ainsi que des avis plus isolés mentionnant le 17 ou une date située vers la fin du mois. Le 8 fut retenu par plusieurs spécialistes de l’histoire, tandis que le 12 devint l’avis le plus célèbre auprès de la majorité, sans être confirmé par une preuve authentique décisive. Il est donc injustifié de transformer cette date discutée en célébration religieuse annuelle, alors que l’acte prophétique associé au lundi est le jeûne.
Toute innovation religieuse est rejetée
ʿÂ’ishah رضي الله عنها rapporte que le Messager d’Allah ﷺ a dit :
« مَنْ أَحْدَثَ فِي أَمْرِنَا هَذَا مَا لَيْسَ فِيهِ فَهُوَ رَدٌّ »
« Quiconque introduit dans notre religion-ci ce qui n’en fait pas partie, cela est rejeté. » (Ṣaḥîḥ Al-Bukhârî, n° 2697 ; Ṣaḥîḥ Muslim, n° 1718a)
Le mot « rejeté » signifie que l’acte n’est pas accepté comme moyen légitime de se rapprocher d’Allah, même lorsque son auteur recherche le bien. L’adoration exige à la fois la sincérité envers Allah et la conformité à la voie du Messager ﷺ.
Jâbir ibn ʿAbd Allah رضي الله عنه rapporte que le Prophète ﷺ disait dans son sermon :
« أَمَّا بَعْدُ فَإِنَّ خَيْرَ الْحَدِيثِ كِتَابُ اللَّهِ وَخَيْرُ الْهُدَى هُدَى مُحَمَّدٍ وَشَرُّ الأُمُورِ مُحْدَثَاتُهَا وَكُلُّ بِدْعَةٍ ضَلاَلَةٌ »
« Certes, la meilleure parole est le Livre d’Allah, la meilleure voie est la voie de Muḥammad, les pires choses sont celles qui sont nouvellement introduites, et toute innovation est un égarement. » (Ṣaḥîḥ Muslim, n° 867a)
Cette mise en garde faisait partie des sermons du Prophète ﷺ. Il n’a pas présenté l’innovation religieuse comme un détail insignifiant, mais comme une déviation de la meilleure voie : la sienne.
Les savants ont explicitement mis en garde contre le Mawlid
L’imam mâlikite Tâj ad-Dîn Al-Fâkihânî رحمه الله a écrit :
« لَا أَعْلَمُ لِهَذَا الْمَوْلِدِ أَصْلًا فِي كِتَابٍ وَلَا سُنَّةٍ، وَلَا يُنْقَلُ عَمَلُهُ عَنْ أَحَدٍ مِنْ عُلَمَاءِ الْأُمَّةِ الَّذِينَ هُمُ الْقُدْوَةُ فِي الدِّينِ، الْمُتَمَسِّكُونَ بِآثَارِ الْمُتَقَدِّمِينَ؛ بَلْ هُوَ بِدْعَةٌ أَحْدَثَهَا الْبَطَّالُونَ، وَشَهْوَةُ نَفْسٍ اغْتَنَى بِهَا الْأَكَّالُونَ »
« Je ne connais à ce Mawlid aucun fondement dans le Livre ni dans la Sunna. Sa pratique n’est rapportée d’aucun des savants de la communauté qui sont des modèles dans la religion et qui s’attachent aux traces des prédécesseurs. Il s’agit plutôt d’une innovation introduite par les désœuvrés, et d’une convoitise de l’âme grâce à laquelle les profiteurs se sont enrichis. » (Al-Mawrid fî ʿamal al-Mawlid)
Shaykh Al-Islâm Ibn Taymiyyah رحمه الله a également déclaré :
« وَأَمَّا اتِّخَاذُ مَوْسِمٍ غَيْرِ الْمَوَاسِمِ الشَّرْعِيَّةِ، كَبَعْضِ لَيَالِي شَهْرِ رَبِيعٍ الْأَوَّلِ الَّتِي يُقَالُ إِنَّهَا لَيْلَةُ الْمَوْلِدِ، أَوْ بَعْضِ لَيَالِي رَجَبٍ، أَوْ ثَامِنَ عَشَرَ ذِي الْحِجَّةِ، أَوْ أَوَّلِ جُمُعَةٍ مِنْ رَجَبٍ، أَوْ ثَامِنِ شَوَّالٍ الَّذِي يُسَمِّيهِ الْجُهَّالُ عِيدَ الْأَبْرَارِ؛ فَإِنَّهَا مِنَ الْبِدَعِ الَّتِي لَمْ يَسْتَحِبَّهَا السَّلَفُ وَلَمْ يَفْعَلُوهَا، وَاللَّهُ سُبْحَانَهُ وَتَعَالَى أَعْلَمُ »
« Quant au fait d’adopter une occasion festive en dehors des occasions légiférées, comme certaines nuits du mois de Rabîʿ al-Awwal dont on dit qu’elles correspondent à la nuit de la naissance, certaines nuits de Rajab, le dix-huitième jour de Dhû al-Ḥijjah, le premier vendredi de Rajab, ou encore le huitième jour de Shawwâl que les ignorants appellent “la fête des vertueux”, toutes ces occasions font partie des innovations que les prédécesseurs n’ont ni recommandées ni pratiquées. Et Allah, Glorifié et Très-Haut, est plus savant. » (Majmûʿ al-Fatâwâ, 25/298)
Ces paroles ne diminuent aucunement le rang du Prophète ﷺ. Elles protègent au contraire son enseignement contre l’ajout de pratiques qu’il n’a pas transmises.
Les conséquences de l’innovation ne sont pas légères
L’innovation religieuse comporte plusieurs dangers :
- elle expose l’acte à être rejeté, même s’il est accompli avec émotion et bonne intention ;
- elle attribue à une date ou à une pratique une valeur religieuse qu’Allah n’a pas établie ;
- elle détourne progressivement de la Sunna authentique en donnant davantage de visibilité à une cérémonie annuelle qu’aux enseignements quotidiens du Prophète ﷺ ;
- elle ouvre la porte à d’autres ajouts : récits faibles ou inventés, exagération dans les éloges, croyances sans preuve et parfois actes clairement interdits ;
- elle fait croire que celui qui ne participe pas à cette célébration aimerait moins le Prophète ﷺ, alors qu’il cherche précisément à s’en tenir à sa voie.
Comment honorer authentiquement le Prophète ﷺ ?
Délaisser le Mawlid ne signifie pas délaisser l’amour du Messager d’Allah ﷺ. Cela signifie refuser de limiter cet amour à une date et choisir les moyens qu’il a lui-même enseignés :
- étudier sa Sîrah à partir de sources fiables ;
- apprendre ses hadiths authentiques et les mettre en pratique ;
- multiplier les prières et les salutations sur lui ﷺ ;
- jeûner le lundi conformément à son enseignement ;
- enseigner sa Sunna à sa famille ;
- défendre son honneur sans exagérer à son sujet ;
- suivre son comportement dans la prière, les relations, la miséricorde et les bonnes œuvres ;
- délaisser ce qu’il n’a pas légiféré, même lorsque cela est devenu une habitude populaire.
Le véritable amour n’apparaît pas une nuit par an. Il se manifeste dans la prière quotidienne, l’obéissance, les choix, le comportement et l’attachement constant à la Sunna.
Conclusion
La célébration annuelle du Mawlid ne repose sur aucun ordre du Coran, aucun hadith authentique ni aucune pratique des Compagnons. Elle est apparue après les générations privilégiées et consiste à transformer une date en occasion religieuse sans preuve particulière.
Le musulman sincère ne cherche pas seulement à accomplir beaucoup d’œuvres : il cherche à adorer Allah de la manière qu’Allah agrée. En délaissant le Mawlid et en s’attachant à la Sunna, il ne diminue pas son amour pour le Prophète ﷺ ; il donne à cet amour sa preuve la plus juste : le suivre sans ajouter à sa religion.
Sources
- Coran, Âl ʿImrân, 3:31
- Coran, Al-Mâ’idah, 5:3
- Ṣaḥîḥ Muslim, n° 1162e — le jeûne du lundi
- Ṣaḥîḥ Al-Bukhârî, n° 2697 — l’acte nouvellement introduit est rejeté
- Ṣaḥîḥ Muslim, n° 1718a — l’acte non conforme est rejeté
- Ṣaḥîḥ Muslim, n° 867a — toute innovation est un égarement
- Al-Fâkihânî, Al-Mawrid fî ʿamal al-Mawlid
- Ibn Taymiyyah, texte sur l’adoption de célébrations non légiférées
- Al-Maqrîzî, Al-Mawâʿiẓ wa-l-iʿtibâr bi-dhikr al-khiṭaṭ wa-l-âthâr
- Ibn Kathîr, Al-Bidâyah wa-n-Nihâyah — les dates rapportées concernant la naissance
- Shaykh ʿAbd Al-ʿAzîz Ibn Bâz — jugement sur la célébration du Mawlid

